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Petit Ours Brun

Comment apprendre la politesse aux enfants sans se crisper ?

Comment leur apprendre la politesse sans se crisper ?
15 octobre 2013

“Dis bonjour !” “Et le mot magique ?”… Ces rappels à l’ordre émaillent nos relations avec nos enfants. Qu’il semble long, l’apprentissage de la politesse ! Et que de gêne et de tensions il génère, chez les petits comme chez les grands ! Y a-t-il d’autres façons de l’envisager ?

Un problème pour les adultes

De la honte ! Voilà ce que je ne peux m'empêcher d'éprouver quand défilent devant moi, tout sourire, les trois enfants de nos invités, qui lancent un franc et tonitruant “Bonjour madame !” en me tendant leur joue. Cachée dans mon dos, ma grande fille de 5 ans regarde les arrivants par en dessous sans décrocher un mot. Et moi, embarrassée, de chercher des explications alambiquées à son comportement.

Mais cette honte récurrente fait pendant à une autre gêne. Celle que j'éprouve en repensant à une scène pénible : un sermon asséné par un père à sa fille qui n'avait pas salué un grand-oncle en le regardant dans les yeux. Tenant fermement la petite par le bras, devant le vieux monsieur très gêné, le père avait attendu qu'elle s'exécute, les yeux pleins de larmes, avant de l'envoyer au lit.

Quoi, l'apprentissage de nos conventions sociales passerait donc par l'humiliation ? Mon passé d'enfant timide en mémoire, je ne peux m'y résoudre. Un “merci” prononcé sous le regard foudroyant de sa mère exprime-t-il une vraie gratitude ou simplement la crainte d'être grondé ? Un “mot magique” extorqué par chantage (“Tu n'auras pas le bonbon”) est-il satisfaisant ?

Je préfère encore prendre patience et vivre avec ma petite honte. Et puis, quel adulte se formalise vraiment lorsqu'un petit ne lui dit pas bonjour ? Finalement, il n'y a que les parents qui sont gênés !

L’enfant s’exprime autrement

Enfin dimanche ! Martin, 3 ans, rejoint ses parents à la table du petit-déjeuner. Tout heureux à l'idée de passer la journée avec eux, il s'écrie : “Mmm, je veux un grand bol de chocolat !” “Qu'est-ce qu'on dit ?” lui réplique son père sèchement, sans voir le sourire s'éteindre sur le visage de son fils.

Pourtant, dans la phrase et l'attitude du petit, la joie d'être ensemble s'exprimait très clairement. Et n'est-ce pas à cela que servent les mots “bonjour”, “merci”, “s'il te plaît” ? À dire à l'autre : “Tu es là, je t'ai vu, tu ne m'es pas indifférent” ?

Il faut du temps pour que les enfants intègrent notre langage stéréotypé. Le leur est d'abord très corporel. Ainsi, aux parents qui reprennent leurs petits écoliers d'un “tu dis bonjour à la maîtresse”, Lucie Lagardette, enseignante de petite section, répond : “Il m'a dit bonjour avec les yeux, je l'ai vu.”

Oui, les yeux, les sourires, les gestes en disent beaucoup. Un enfant qui serre de joie le cadeau déballé le jour de son anniversaire manifeste son émotion avec beaucoup plus de force qu'un “chien savant” (le terme est de Françoise Dolto !) qui va docilement prononcer son “merci”.

L’enfant est sincère

Il faut le reconnaître, parfois, ni les yeux, ni les gestes ne viennent compenser l'absence de salut. Votre enfant ne dit pas bonjour, ni de la voix ni du corps ! Pourquoi ? Parce que, répondait déjà Françoise Dolto en 1946, “un enfant est beaucoup plus sincère que nous. Pour nous, dire ‘bonjour’ n'a aucune valeur affective, de même que dire ‘pardon’. Qui de nous n'a pas dit ‘pardon’ en se cognant à un réverbère ?

Pour l'enfant, les mots ont leur sens plein. Il a raison – instinctivement parlant – de ne pas dire ‘bonjour’ à un être qui lui est indifférent.” Il choisit !

Les personnes qu'aime l'enfant vont être saluées d'une façon ou d'une autre, mais les autres… non. En grandissant, il va devenir un être social et comprendre peu à peu à quoi servent ces petits mots facilitateurs, et nous imiter en distribuant bonjours, mercis et pardons, de façon réflexe.

Le cas du bisou…

En France, on aime les bisous ! À la sortie de l'école, il n'est pas rare que les adultes se saluent d'un simple bonjour, alors qu'ils vont faire des bises aux enfants, qui s'y plient avec plus ou moins de bonne volonté. Cela vaut le coup de s'interroger sur cette pratique.

Avoir un contact physique avec quelqu'un qu'on ne connaît pas tellement, ce n'est pas agréable, surtout quand, comme les enfants, on n'a pas intégré cette convention sociale bien française de la bise – deux, trois ou quatre ? Il n'y a qu'à penser à la gêne des touristes étrangers à qui l'on tend une joue pour se rendre compte que ce n'est pas rien.

Pour la politesse, apprenons la patience !

Ne nous méprenons pas, je préférerais bien sûr que ma fille dise spontanément bonjour et merci ! À plusieurs reprises, nous lui avons expliqué pourquoi cela avait de l'importance pour nous. Mais ces leçons ont surtout eu l'effet désastreux de souligner notre attente et notre crispation. Un cercle vicieux !

Comment leur apprendre la politesse sans se crisper ?

Nous tablons bien sûr sur l'exemplarité – vous ai-je dit que je suis extrêmement courtoise ? – et ne manquons pas de nous remercier les uns les autres pour les moindres attentions, même celles qui semblent aller de soi : merci d'avoir mis la table, préparé le repas, rangé le salon… Et puis n'oublions pas de saisir les occasions pour développer ces mots trop familiers.

Plutôt qu'un bref “merci”, prononcer une phrase entière : “Tu m'as rendu service en rangeant les pinces à linge. Ça m'a beaucoup aidé.” Même “bonjour” se laisse traduire par “ça me fait plaisir de te voir !” Une manière de rappeler sans grands discours le vrai sens de ces mots. Une façon de cultiver en eux la vraie politesse, celle qui vient du cœur, et qui prend l'autre en considération.

Dressez l'oreille ! Vous verrez : les séances de déguisements, de dînette ou de marchande, prouvent bien que les conventions de politesse sont intégrées : “Bonjour madame, que voulez-vous manger ? Ah ! Merci bien, c'était succulent !”

Reste à attendre que la timidité et la fierté de ne pas céder aux attentes parentales baissent un peu la garde. Et puis rassurons-nous : les enfants sont bien plus polis quand nous ne sommes pas là pour l'être à leur place !

Anne Bideault, illustrations Pierre Fouillet

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